Travailler gratuitement ? Il faut arrêter de rêver.

Je me promenais sur les Champs à Paris avec un but précis et très sérieux : trouver des escarpins. Ni une ni deux, je m’engouffre dans la première boutique de luxe que j’aperçois et respire à plein poumons l’odeur délicate du cuir italien et les effluves de parfums vaporeux  des clientes venues comme moi dans un seul dessein : trouver LA paire qui répondra à toutes leurs attentes. Une vendeuse s’approche alors pour m’offrir son expertise. Le problème, c’est qu’il y a bien trop de choix, et mes yeux ne savent où se poser. Je brandis alors ma carte Infinite, prome$$e d’un contrat entre elle, les chaussures et moi. Elle se précipite alors à ma demande pour rassembler autour de moi tous les escarpins de la boutique en taille 36. Mais là encore, j’ai beau les faire tourner dans mes mains, les chausser et tourner 10 fois sur moi-même, je n’arrive pas à me décider. Comment savoir que les Jimmy Choo seront plus confortables que les Manolo Blanik ? Les Margiela me feront-elles des ampoules au bout d’un moment ? Mais attendez, attendez ! Pourquoi je me complique ? Il suffirait que je les chausse une par une, et que j’aille me promener une demi-heure dans les rues avec, histoire de me rendre bien compte. Perchées sur 12cm de pur Chanel, je pousse la porte tintinnabulante, et répète l’opération avec pas moins d’une trentaine de paires différentes.

accro au shopping les pièges du travail gratuit

J’entends alors une sorte de sirène au fond. Je me rapproche peu  à peu, le bruit se fait de plus en plus assourdissant, lorsque je me heurte alors…à mon réveil.

Evidemment que c’était un rêve. Sérieusement, vous auriez dû le deviner dès que j’ai prononcé « carte Infinite ». En revanche, le fait que je me balade avec des chaussures neuves et ne m’appartenant pas dans les rues, juste pour tester, ça vous a pas choqués ça !

Serait-ce du vol ?

Pas vraiment, puisque la vendeuse était prête à céder à mes caprices à partir du moment où l’argent s’est mis entre nous deux. Si je pars en courant avec une paire d’escarpins sans payer, c’est tant pis pour elle non ? Puis au pire, si on me demande, je dirais qu’on peut les trouver dans telle boutique, ça leur fera de la publicité.

Ce genre d’aberration est pourtant monnaie courante dans certains secteurs, et aujourd’hui je montre du doigt celui du graphisme/web design.

Certains l’appelleront « échange de bon procédés », « recommandation gratuite / spontanée  initiée par un client » ou encore  «Travail spéculatif». A quelques détails et nuances près, ce ne sont pas les mêmes choses mais elles conduisent toutes à une seule issue : la dévaluation du travail de graphiste.

A qui la faute ? Les pouvoirs publics qui font des appels d’offres si tentantes que les designers se sentent obligés d’y répondre afin de se positionner sur leur secteur ? Ou certains designers eux-mêmes qui rentrent dans un système de concurrence déloyale car ils ne sont pas sûrs de leur chance réelle d’établir une relation durable avec un client potentiel ?

 I. Qui a le droit ? Qui a le droooit ? Qui a le drooooit d’faire çaaaa ?

Concrètement, personne.

Vous vous voyez entrer dans une boulangerie, demander à chacun des employés de faire de manière concurrentielle une baguette bien cuite puis toutes les palper, les grignoter, pour finalement n’en payer qu’une ?

C’est marrant, personne ne prend le même petit air dégoûté quand on parle de graphisme. Pourtant qu’est-ce qu’il se passe quand un marché public fait un appel d’offres auprès des professinnels du design, et que ces mêmes pouvoirs publics demandent à ces mêmes designers de fournir un aperçu gratuit histoire de mieux sélectionner celui qui travaillera pour eux ? LA MÊME CHOSE.

En moins gourmand.

La bonne question est de savoir comment on en est arrivé là, c’est-à-dire à cette désagrégation du travail de webdesigner. C’est un peu la poule qui a fait l’œuf finalement, dire qui a commencé ne semble pas très utile et pourtant cela pointe du doigt une partie du problème : une vague de graphistes font 2 choix qui tuent la profession :

1.  La recommandation spontanée : pour appâter un client, le professionnel propose au potentiel client une ébauche de travail qui demande des phases préparatoires coûteuses, et ce, à titre gratuit. Pourquoi ? Tout simplement pour mettre le plus de chances de côté, et montrer en peu de temps et sans cahier des charges, ce dont il est capable. Le résultat ne reflétera qu’une infime partie de la réflexion nécessaire au travail escompté. C’est comme si Mr X demandait une maquette d’une villa, et que pour être sûre d’avoir le contrat, je lui confectionnais un chiotte assorti à cette même villa pour lui montrer que oui, je peux le faire + un joli devis. AUCUN SENS.

« Une ‘recommandation spontanée’  peut émerger du designer lui-même (agence ou indépendant), qui soumet gratuitement des idées à un prospect dans l’espoir d’obtenir un nouveau marché. Il peut arriver qu’une création gratuite accompagne un devis, ou que des esquisses réalisées lors d’une séance de réflexion après une première réunion avec un prospect soient remises gracieusement »

Source : http://www.alliance-francaise-des-designers.org/dites-non-aux-idees-gratuites.html

 

2.  La recommandation gratuite : on en revient à mon fameux rêve de chaussures et autre histoire de boulangerie, pour illustrer cette tendance qu’ont les marchés publics à exiger une production à titre gracieux pour mieux se donner le choix. Non mais allo.

II. Mais comment faire j’suis désarmée !

Prenons juste 20 secondes (pas plus, ce n’est pas recommandé) pour regarder cette vidéo :

Eh bien oui Yann de Paris, comment faire quand on est désarmé ?Parce qu’on va pas se mentir d’accord : la situation ne va pas changer du jour au lendemain, si tant est qu’elle change. Cependant, tout commence au moment où l’on réalise qu’il y a un véritable problème, et surtout quand on a envie que la tendance s’inverse. Il y a bien quelques pistes de réflexions ouvertes à toute suggestion :

 

1. Quand vous êtes un graphiste :

  •  pourriez-vous rendre le cochon plus sexy ?Savoir bien mesurer ses chances face à un client : si le client considère que vous faites du bon travail, vous n’avez pas besoin de lui prouver que vous êtes le meilleur en lui proposant une production gratuite : vous participeriez activement à la dévalorisation du métier. Sérieusement, dans quel monde travaillerait-on gratuitement ? Dans un monde où des baleines échouées au bord d’une piscine de loft seraient payées à rien foutre sous l’œil de caméras avisées ? Ah oui.
  •  Ne pas répondre aux demandes abusives d’un client : si le client exige d’avoir un « aperçu » gratuit qui vous coûtera votre temps et vos cheveux juste pour bien faire, dites non. Encore une fois, tout travail mérite salaire.
  •  Ne pas tomber dans le piège de la concurrence déloyale : oui manger des pâtes ça va un moment . Cependant, si tous les bons et gentils graphistes ont suivi les deux points précédents, et que vous, vous arrivez avec un travail gratuit, vous triompherez (peut-être) sur la base de quoi ? Pas celle du talent.

2. Quand vous êtes un client :

  • Donner une véritable chance à tous : il faut sortir du cadre précaire de la mise en concurrence des professionnels, et si vous voulez vous  payer le luxe d’un aperçu, eh bien payez-le pour de vrai en allouant une part du budget prévu aux candidats.
  • Baser sa décision sur d’autres travaux effectués par les candidats : toute agence et tout freelance ont leur site web avec un portfolio, ou un onglet « partenaires ». Vous avez un moteur de recherche, des mains, c’est parti on creuse. Si vous ne voulez pas payer l’aperçu que vous exigez, jetez un coup d’œil aux travaux précédents des professionnels. Apprenez à affuter votre sens critique, et faites le tri entre ceux qui ont déjà fait un travail similaire, ceux qui n’en n’ont jamais fait, et ceux qui en sont capables.
  • Ne cautionnez pas les prix vus à la baisse : ce n’est pas les soldes, ni un supermarché. Si un graphiste sort du lot de par son prix bas, ne vous précipitez pas dessus. Il est sûrement désespéré, et cela risque de plus vous coûter à terme.
  • Partager cet article.

Voila voila. S’offusquer du profit en mettant cela en parallèle avec la (sur)consommation, c’est risqué, mais concret.

Ne laissez personne dévaloriser votre métier et vos travaux,
pas même vous.

 

 

 

 

 

Categories: à chaud !!! Humour / Détente

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

« »
<script> (function(i,s,o,g,r,a,m){i['GoogleAnalyticsObject']=r;i[r]=i[r]||function(){ (i[r].q=i[r].q||[]).push(arguments)},i[r].l=1*new Date();a=s.createElement(o), m=s.getElementsByTagName(o)[0];a.async=1;a.src=g;m.parentNode.insertBefore(a,m) })(window,document,'script','//www.google-analytics.com/analytics.js','ga'); ga('create', 'UA-10574909-4', 'auto'); ga('send', 'pageview'); </script>